Imaginaires collectifs

Par Olivier Cortès, Corinne Carnevali, le dim. 29 mars 2020

« Ô, mon Guieu, quelles horreurs vont-elles arriver si on laisse les gens vivre !? »

Connectés à plusieurs groupes de parentage à travers la France, nous assistons à une frénésie littérale de mails en provenance de certain⋅e⋅s enseignant⋅e⋅s. Comme s'il ne fallait surtout pas, en aucun cas, laisser les enfants « oisifs ».

Déjà, le sont-ils vraiment ?

Il est démontré que des enfants laissés libres sont heureux, et aussi que les enfants les plus contraints sont les plus malheureux (en anglais).

Dans le même sens, le nombre de récits d'années sabbatiques qui ont permis à des jeunes de trouver leur voie est loin d'être insignifiant. Il est même reconnu que ça a un effet bénéfique sur la suite des études, ainsi que d'autres avantages. Au Danemark, cette année sabbatique est même institutionnalisée.

Alors certes, c'est socialement accepté — pas en France, cela dit — mais seulement après le bac, pas avant. Mais croyez-vous sérieusement qu'une interruption de quelques semaines va impacter à ce point l'avenir des enfants ? Et dans quel sens ? N'est-il pas déjà suffisamment noir ?

Pour citer un grand philosophe contemporain dans la conclusion de son intervention au TEDx Paris de novembre 2016 : « Amis jeunes, n'ayez pas peur de l'avenir. Vous n'en avez pas. » Les faits lui donnent raison1.

(longue respiration)

Il semble que les enseignants aient peur. Mais de quoi ? Qu'est-ce qui pourrait bien se passer si les enfants n'avaient pas école pendant quelques semaines ? S'ils avaient l'opportunité de passer du temps avec leurs parents ?

Élément de réponse dans les messages que l'on voit passer sur les réseaux sociaux : « vous ne vous rendez pas compte comme passer toute la journée avec les enfants est un cauchemar ! »

Les enseignants se sentent-ils responsable d'occuper les enfants le plus possible ? Ou bien en sont-ils officiellement missionnés par les inspecteurs ou la hiérarchie ? De nombreux messages sur des groupes de discussion privés le laissent entendre, avec « des profs qui vont jusqu'à organiser à distance la journée des enfants heure par heure ».

(longue respiration)

La proportion de parents qui souhaitent réellement vivre — passer leur temps, partager leur quotidien — avec leurs enfants semble infime.

Pourtant, à l'inverse, les enfants souhaitent passer plus de temps avec leurs parents2. et c'est précisément pour cela qu'ils semblent si collants ou insistants à demander de l'attention3.

Il semble que dans notre société occidentale les enfants soient largement détestés. Ou tout du moins considérés soit comme des incapables, soit comme des sortes d'ennemis à occuper, sans quoi la belle organisation familiale, scolaire, ou sociale va tomber en ruine4.

Ces attitudes ne sont-elles pas représentatives de comment notre société, certain⋅e⋅s enseignants ou familles considèrent et traitent les enfants ?

Comment une société peut-elle garantir la bonne santé mentale de ses membres quand tous ses enfants sont si déconsidérés et si maltraités ?

La situation de confinement nous semble propice à questionner les choix d'organisation de notre société occidentale, en profondeur : qui vit — ou doit vivre — avec qui ? Pourquoi ? Sur quels temps et dans quels espaces ?

Ces temps et ces espaces sont-ils suffisants pour construire des relations bénéfiques et la confiance en eux des enfants ? Un seul adulte, ou deux, est-ce suffisant pour le bon développement des enfants ?

Dans le cas scolaire, pourquoi les enseignants n'ont pas les moyens ni les capacités de développer des relations de confiance avec les enfants ? Pourquoi les temps et espaces scolaires — et tous les autres — sont-ils à ce point séparés, disjoints les uns des autres ?

Pourquoi tout est autant divisé dans notre société, au lieu d'être rassemblé ? Qui et quels objectifs cela sert-il ? Quel(s) sens ont ces choix, qui sont profondément politiques ?

À quel point le vivre-ensemble est-il absent du réel, des expériences5 possibles de notre société, alors qu'il est pourtant cruellement nécessaire pour la construction d'êtres humains équilibrés6, et par ailleurs plébiscité à toutes les sauces par des cohortes d'experts et de politiques de tous bords qui en font la pierre de voûte de leurs valeurs idéologiques ?

Autre sujet, que nous ne développerons pas : ces couples, qui ne supportent pas de vivre ensemble. En Chine, le nombre de divorce a explosé à la sortie du confinement. Il y a fort à parier qu'il en sera de même dans le reste de l'occident. C'était déjà la merde, et ça empire.

Pourquoi tous ces gens sont-ielles ensemble ? Comment considérer le mariage à l'aune de ces informations ? Pourquoi ces gens ont-ielles fait des enfants ? Comment une société peut-être défendre des valeurs de solidarité et d'entraide avec des membres qui ne savent à ce point pas vivre ensemble au quotidien ? Quels sont les critères de choix d'un⋅e conjoint⋅e puisque ces choix semblent être profondément invalidés dans le cadre d'un vivre-ensemble réel, induit par le confinement ?

Autre sujet, que nous ne développerons pas non plus : ces questions ne se posent que pour les personnes pour qui le confinement a libéré du temps. Au quotidien, beaucoup de familles sont encore plus sous-pression, dans de petits espaces invivables.

Ce sont, encore une fois les plus pauvres et les exploités qui trinquent. Les questions relatives au fait d'avoir du temps ne concernent malheureusement qu'une frange aisée de la population. Et c'est très dommageable pour la société dans son ensemble.


  1. Cf. les articles abondants sur le sujet :

  2. Cf. une enseignante de CP-CE1 l'année dernière qui nous rapportait qu'« aucun enfant n'a envie d'aller à l'école. » Durant toutes ses années d'enseignement, elle n'a rencontré « aucun enfant qui ne désirait pas plus rester avec ses parents qu'aller à l'école ».

  3. Voir dans les ouvrages d'Isabelle Filliosat, Il me cherche et J'ai tout essayé, les sections traitant des enfants « collants ».

  4. Cette croyance est une combinaison des héritages judéo-chrétien et Freudien présentant les enfants comme des créatures du diable à mater. Voir Olivier Maurel, La violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines.

  5. Expérience au sens de « faire — ou vivre — l'expérience de… » ; c'est le ressenti-vécu au sens défini par Ronald Laing dans son ouvrage-plaidoyer La politique de l'expérience.

  6. Voir Jean Liedloff, Le concept du continuum.