Titre: Contre le code social
Sous-titre: Où comment la servitude volontaire est mise en abyme, et est en passe dʼêtre définitivement intégrée très bas-niveau dans les comportements humains acquis, à travers une « obligation libre » à devenir librement exploité. Petit parallèle et zoom sur nos démocraties occidentales en bonus, au passage.
Auteur·e: Olivier Cortès

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Cet article est en cours de rédaction, mais sa forme actuelle contient déjà lʼessentiel.

Définition

Partons du principe que code is law. Prenez le temps de lire lʼarticle. Il date de 2010, mais nʼen reste pas moins profondément ancré dans notre présent. Sur le fond, lʼarticle a été longuement débattu, et même si aucun consensus nʼest apparu, je considère que cʼest la règle car ça décrit notre réalité[1].

Nous avons vu[2] les normes ISO9001 ou tout dans lʼentreprise est procédurisé, et tout pion exploité — pardon, collaborateur bienveillant — est remplaçable du jour au lendemain.

Mais ça ne touchait que lʼentreprise (privée). Les autres organisations (institutions, associations…) peuvent aujourdʼhui se faire certifier aussi, mais ça a un coût et les bénéfices ne sont pas encore très clairs. Cependant on y arrive doucement, à travers lʼobjectif de rendre les hopitaux et toute administration rentable. Pour être rentable, il faut appliquer Ford, Taylor, puis Toyota, donc rationnaliser tous les processus.

Vous avez constaté — ou pas, suivant votre milieu professionnel — que la démarche [de contrôle] qualité permet au management de faire rentrer les subordonnés dans la servitude volontaire 2.0[3] : les esclaves sʼauto-contrôlent, sʼauto-améliorent, gratuitement.

En plus, il y a moyen de rendre ça amusant via la gamification, les primes, les promotions/destitutions… Ceci met en place un système de punitions/récompenses, comme dans le dressage des enfants[4]. Accessoirement, les enfants y étaient déjà habitués, donc ils sont en terrain connu et tout ceci contribue à la normalité de cette condition.

Tout ceci était déjà rendu très facile par lʼintégration de cette démarche qualité depuis le plus jeune âge, directement à lʼécole[5].

Extension

Nʼy-a-t-il pas moyen, aujourdʼhui, à lʼheure de gloire des nouvelles technologies, de rendre tout ça plus facile ? Encore plus intégré ? Encore plus normal ? Carrément gratuit ? Et applicable partout, dans toute structure, sans avoir besoin de passer par un organisme certifiant, démarche compliquée — et so-20e-siècle ?

Ne cherchez plus : la prochaine étape de la servitude volontaire passe par des notions telles que de code social[6] (PDF en fin de document, 128 kio). Quelques extraits :

Le code social représente le fondement des actions en tant que conduite à suivre librement en toute transparence.

[Il] vise […] à valoriser le pouvoir démocratique[7].

Tout comme la société a son code civil, tout comme un logiciel a son code source, ChezNous [la S.A.S] a son #CodeSocial.

PAIR (Projet, Acteur, Idée, Ressource) est un vocabulaire permettant dʼexprimer simplement le réel[8].

Le code social a lʼair dʼêtre quelque chose qui gère tout dans lʼorganisation. Mais du coup, cʼest au dessus ou au dessous des statuts de la structure ? « Le modèle juridique est basé sur la pyramide inversée ». Celle de lʼorganisation, jʼimagine. Nous sommes donc dans une extension du lean management[9].

Déjà, il y a confusion, puisque la pyramide inversée, cʼest un modèle dʼorganisation [hiérarchique], et non juridique. Le modèle juridique est géré par les statuts, et uniquement. La confusion est-elle volontaire, ou non ? Vu le niveau et la durée des recherches pour en arriver au code social, jʼai peur de formuler une réponse.

Maintenant, le sujet qui mʼintéresse : ça ne choque personne, la conduite à suivre librement ?

On est en plein dans la langue de bois à travers un magnifique oxymore.

La conduite à suivre est bien évidemment obligatoire, puisque ce code social décrit le fonctionnement existant et les valeurs sur lesquelles [le] fonctionnement [de la communauté] est basé. Si vous ne suivez pas ce code, vous nʼappartenez pas à la communauté. Cʼest un facteur dʼexclusion. Il vous faut donc vous y conformer. Librement.

Lʼobligation libre. La boucle est bouclée.

Évidemment, lʼon arguera en face quʼil est possible — et même encouragé — de changer les règles si elles ne nous conviennent pas.

Lʼon vous indiquera que cʼest même prévu ! Vous entrerez alors dans le processus et les conditions de gouvernance, elleux-mêmes décrits par le code social ou les statuts juridiques, quʼil vous faudra aussi librement accepter pour pouvoir changer quoi que ce soit.

Donc même en étant encore à la frontière extérieure de la communauté, lʼon est obligé dʼy entrer, donc de se soumettre à ses règles. Ces règles sont par exemple la loi de la majorité, ou tout autre un process de gouvernance fixé antérieurement à votre entrée. Donc la loi de lʼantériorité.

Nʼest-ce pas magnifique ? Tout se tient, tout est positivement décrit, le niveau de cohérence est optimal.

Même en dehors du système, vous y êtes déjà. Vous y êtes encore. Le système se décrit intérieurement, mais aussi extérieurement.

Impossible de changer le système sans sʼy conformer au préalable.

Vous souhaitez y entrer ? Conformez-vous.

Vous souhaitez changer les règles de conformité ? Conformez-vous.

Lʼhumanité renouvelle sans cesse les conditions de sa propre servitude. À force dʼimpuissance et de ne pouvoir en sortir, à force dʼimpuissance à arrêter de ressentir leur propre impuissance initiale, certains humains tentent dʼenfouir encore plus ces conditions pour quʼelles deviennent automatiques.

Pour que lʼobéissance ne soit plus douloureuse à mettre en place. Pour quʼelle devienne naturelle — disons, proche dʼinnée, à force dʼacquisition le plus tôt et le plus largement possible.

Anecdotiquement, la présence du code social (ou ses équivalents, je ne critique pas que lui) librement accessible[10] rend inutile toute formation, donc tout lien humain. Les nouveaux venus nʼont quʼà lire et intégrer ce qui est écrit. Ils seront prêts avant même dʼintégrer la communauté.

Élargissement

Maintenant, faites le parallèle avec nos démocraties occidentales : vous pouvez changer la constitution et tout ce qui ne vous plait pas. Il vous suffit de vous conformer aux règles de changement de la constitution. Cʼest tellement simple. La loi de lʼantériorité est verrouillée par la loi de la majorité, elle-même verrouillée par la loi du plus fort.

La boucle est encore bouclée. Quelle belle société de domination nous avons là.

Pour changer le système, il faut y rentrer. Pour y rentrer, il faut en suivre toutes les règles, vous adonner à la politique, vous faire élire, dépenser de lʼargent (donc en avoir), monter un parti, etc, etc.

Une vie de vous y suffira probablement pas.

Le système épuisera toutes vos velléités.

Comme lʼéducation violente éteint lʼénergie vitale dʼun enfant.

Et le prépare à rentrer dans le système.

Tout est cohérent.

De plus en plus doucement, avec du vocabulaire le plus positif possible[11], la violence et la soumission sont acquises pour innées.

[1] Par exemple les montants de l’impôt sur le revenu, de tous les autres impôts, de toutes les taxes, mais aussi ceux des cotisations sociales, de toutes les primes versées par Pôle-Emploi et de toutes les prestations de la CAF ou de la sécurité sociale sont maintenant calculés par des ordinateurs.

Et ce ne sont que les exemples les plus visibles. Tous les salaires, tout ce qui a trait de près ou de loin à lʼargent, aux crypto-monnaies, au fonctionnement complet des entreprises modernes et start-ups (via les ERPs, les plateformes…) sont déjà régi⋅e⋅s par du code.

Et il nʼy a pas que ça. Je vous invite à vous poser la question lorsque vous répondez à un questionnaire, ou lorsque vous remplissez quoi que ce soit qui ressemble à des conditions dʼamission à quoi que ce soit.

[2] Ou pas. Nous nʼen avons pas parlé sur le présent site, mais jʼai vécu la transformation de lʼintérieur lorsque jʼétais en entreprise dans les années 2000.

[3] Voir la conférence gesticulée Inculture(s) 9 : Le management de la SCOP Le pavé.

[4] Oui, il est maintenant prouvé que les systèmes punitions/récompenses sont du dressage appliqué aux enfants. À titre dʼintroduction, lisez Pour une parentalité sans violence de C.S Didierjean-Jouveau aux éditions Jouvence. Pour rentrer dans le détail, lisez Pour une enfance heureuse de Catherine Guéguen.

Pour faire un parallèle, même pour le travail avec les animaux, le dressage a commencé à être abandonné il y a plus de 50 ans pour cause de violence et non-respect envers la nature dʼêtre sensible des animaux. Cet abandon sʼest fait au profit de lʼéthologie (Ma référence : lʼhomme et le cheval en harmonie de Ray Hunt aux éditions Actes Sud).

Celle-ci a déjà dévoyée — comme la CNV pour les humains — pour maximiser lʼobtention du cheval de qui est dans lʼintérêt de lʼhumain. Mais des contre-courants apparaîssent aussi, pour respecter les besoins et désirs de lʼanimal. Lʼéthologie devient petit à petit cognitive, elle intègre la bio-sémiotique. Pour en savoir plus, introduisez le sujet avec Quel effet ça fait dʼêtre une baleine ?, et lisez la fiche Wikipédia sur lʼintelligence animale.

[5] Par exemple en école — dès quatre-cinq ans en Montessori — les exercices de critique de groupe jouent le même rôle et préparent le futur adulte : un ou plusieurs participant⋅e⋅s font un exposé ou un travail, puis ielles sont critiqué⋅e⋅s par les autres.

Ielles doivent recevoir les critiques comme constructives, et intègrent très tôt lʼacceptation de la critique dʼautrui comme un bénéfice social.

Certes, lʼexercice et la procédure sont imposé⋅e⋅s. Mais il est encore facile de maquiller cette imposition en vantant les bienfaits et les gains en termes dʼefficacité, et dʼinsister sur le caractère anti-social de se prêter au jeu.

Les individus à la confiance en soi fragile suivront aveuglément les « recommandations » du groupe, par pression de la majorité, par volonté de plaire…

[6] Lire lʼarticle fondateur du code social (PDF en fin de document, 203 Kio) et Le code social de la S.A.S ChezNous (PDF en fin de document, 8,9 Mio), à lʼorigine du concept.

[7] Donc nous sommes toujours dans des structures de pouvoir, et il nʼest pas question de sortir de ce mode de fonctionnement. Au moins cʼest clair. Maintenant, cherchons où est le pouvoir, comment il sʼexprime, sʼarticle, se manipule. Rappelons que pouvoir = domination = violence. Tant quʼon ne sort pas des structures de pouvoir et quʼon nʼabandonne pas le pouvoir, on ne sort ni des rapports de domination, ni des rapports de violence. On les transforme. Il faut donc les trouver dans cette nouvelle forme dʼorganisation.

[8] Rien que ça. Si le réel était simple, on aurait déjà trouvé du vocabulaire pour lʼexprimer, non ?

Les religions sʼy sont cassé les dents. La science sʼy casse encore les dents.

Mais je suis rassuré que grâce à une poignée de mots, on puisse maintenant exprimer complètement le réel de manière simple.

Ou alors… Peut-être est-ce encore une de ces confusions digne de la normalité neuro-typique, et une erreur sémantique ? En fait, ils ont voulu dire « une vision simplifiée du réel » ? Parce que sinon, il suffirait de décrire avec leurs mots pour que celui-ci devienne simple.

Mmmmm… Me semble que ça a déjà été fait avant. Attends, cʼétait pas dans 1984 ?

Mmmmm… Non, attend, cʼest dans Le nouvel esprit du capitalisme, de Luc Boltanski et Ève Chiapello, aux éditions Gallimard.

[9] Le lean management est une réponse des années 1990 à la critique artistique du capitalisme, pour intéresser les Y au monde de lʼentreprise et mettre cette génération au travail forcé. Le lean a notamment débouché sur (ou inspiré) toutes les méthodologies agiles, et la démarche qualité sus-nommée, qui est peu ou prou son équivalent dans les entreprises non-informatiques.

[10] Et oui, tout est transparent, librement téléchargeable, et même modifiable… Comme quoi la transparence et lʼouverture du code nʼempêchent pas les comportements mortifères.

[11] lʼétape en cours étant de faire passer tout cela pour de la bienveillance (cf. le code social de la SAS Chez Nous). Lʼétat fait de même, en prétendant défendre notre sécurité quand il veut entériner lʼétat dʼurgence dans la constitution.

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