Titre: Réponse à l'article « Qu’est-ce que le libéralisme égalitaire ? Comprendre la philosophie de Macron »
Sous-titre: Critique rapide de cet article qui semble passionner certaines personnes cultivées sur un versant plus ou moins socialiste
Auteur·e: Olivier Cortès

J'ai réalisé cette analyse initialement sous forme de commentaire sur Facebook. Elle n'avait pas vocation à devenir un article. Donc cet article est malheureusement trop court, trop peu sourcé, mal construit, et sera probablement démonté en tant que tel.

Comme de plus en plus de mes amis et connaissances relaient l'article auquel elle répond (ou celui sur slate.fr), je m'inquiète des proportions de personnes cultivées qui adhèrent si facilement à une analyse aussi creuse.

J'augmente et j'enrichis cette réponse au fûr et à mesure avec de nouveaux arguments, ou je précise les arguments déjà avancés au fil de ma réflexion, qui n'est pas figée.

Un peu de critique sur la forme

Je trouve la thèse développée dans l'article d'origine tirée par les cheveux. L'auteur ne cite que certains points bien particuliers du programme, qui vont dans le sens de celle-ci.

Il n'y a pas de recouvrement global entre la thèse du libéralisme égalitaire et le programme de macron. Beaucoup de ses mesures sont en fait en désaccord avec la thèse[7].

Deux courtes phrases, issues de deux discours sont citées pour étayer la thèse. Sur la totalité de plusieurs discours de plusieurs heures, c'est bien peu pour justifier l'inspiration d'un programme, voire carrément d'une politique.

L'inspiration des deux philosophes est donc très difficile à remarquer. Elle est subtile. Seul un expert peut la voir ? Il faut savoir lire entre les lignes, interpréter, recouper. Seuls des personnes intelligentes et cultivées pourront le faire.

Voilà comment L'auteure flatte subliminalement l'égo des personnes qui se sentent ou se veulent cultivées. A-t-elle seulement conscience de ce biais ? Fait-elle partie de ces personnes, elle-même ?

J'ai le sentiment qu'elle veut faire adhérer certaines personnes bien ciblées à sa vision — pour nous inviter à voter Macron ? — car il y aurait quelque chose de plus profond, de caché, de philosophique dans son programme. Macron ne serait pas manipulé par les banques et les oligarques, à leur service, la vérité serait beaucoup plus belle que cela. La philosophie de Macron serait en fait rassurante, presque humaniste. En plus, c'est une théorie reconnue et développée par des experts — donc argument d'autorité.

Certes, Macron va améliorer le sort de certains pauvres. Mais globalement le programme accroît les inégalités, en favorisant les entreprises, les patrons, les très riches, et en renforçant la compétitivité (donc la concurrence, qui mine notre société, et le monde, en tirant les conditions de travail vers le bas).

À propos de Ricœur et des philosophes

Le livre de Ricœur est cité comme « dense ». Sous-entendu Macron a fait du gros boulot ? Il aurait travaillé longtemps dessus ? Aucun détail, nous n'en saurons rien. Tout est dans l'évocation, la suggestion.

Notons que dans son livre, Ricœur remercie Macron sur la forme, et non sur le fond. Macron a été une sorte de relecteur++[8].

Ça ne fait pas de lui un grand philosophe. Le reste de sa carrière, de ses écrits, de ses prises de position, en témoignent.

C'était il y a 17 ans, de l'eau a coulé sous les ponts depuis.

Non seulement ça ne donne pas plus de valeur au fond du programme d'E.M, mais ça ne serait au mieux qu'un autre argument d'autorité, tiré par les cheveux lui aussi.

Objectifs : générer du capital sympathie, et construire de l'autorité pour Emmanuel Macron.

Le sujet du livre de Ricœur n'a strictement rien à voir avec le libéralisme égalitaire.

En fait, cet argument (citer le livre de Ricur) me semble même un paralogisme dit du "hareng fumé" : créer un faux argument qui vient en apparence nourrir le débat, mais qui en fait n'a rien à voir. Le lecteur trop rapide associera Macron au travail de Ricœur, qui sert de moyen légitimant.

Bien joué ! Mais l'auteure a-t-elle seulement conscience de tout cela ?[6]

Les philosophes libéraux égalitaires

Quand aux deux autres philosophes cités, on parle de leurs titres. Pour justifier encore un argument d'autorité ?

Macron « s'en inspire ». Certes. Peut-être. Ça reste à démontrer. Lui ne s'en vante pas. Pourquoi ?

À quel point s'en inspire-t-il ? Éventuellement 4 points du programme sur la totalité ?

Ça me semble bien peu pour en faire une source d'inspiration essentielle.

Dans ses discours, Emmanuel Macron utilise aussi des mots et des idées tirés de tous les courants politiques.

Ça rassemble, ça peut éventuellement convaincre. Mais ça n'en fait pas pour autant un humaniste…

On cite beaucoup la pauvreté dans l'article et le programme d'« en marche ! » à ce sujet, mais celle-ci n'est pas définie sur la page en question (plusieurs tentatives non-recouvrantes cohabitent).

Macron n'indique pas travailler avec des experts dans le domaine de la pauvreté (ATD Quart-Monde, par exemple).

Nulle trace de l'inscription dans la loi de la discrimination sur critère de précarité sociale[1], qui est pourtant une réalité en France (entérinée par la justice, pratiquée par au moins un J.A.F).

Inscrire ce critère de discrimination me semble un pré-requis à toutes les mesures qui sont présentées. Sans ça, la définition de « pauvre » reste vague, Macron peut continuer à aider en apparence « les pauvres », alors qu'il ne pallie que des problèmes particuliers, dans un court-termisme qu'il peine à cacher.

Quid de la philosophie

Quelques questions : alors comme ça, maintenant, Macron serait aussi philosophe, et ça ferait de lui un bon président ? Ou plutôt, un président bon ? Juste ? Qu'essaie-t-on de gommer, de cacher, ou de montrer, à travers l'appel à la philosophie en tant que discipline d'autorité ?

Nous pensons que le fait d'aborder le programme de Macron par l'angle de la philosophie permet de contourner — ou d'ignorer — les questions posées dans les autres domaines, comme par exemple le fait que son programme ne tient économiquement pas debout (le budget n'est pas finançable, donc une partie de ce qu'il prétend faire n'est mécaniquement pas possible).

Justifier le programme par le point de vue philosophique permet donc de ne pas avoir à répondre à la question économique, et de déléguer la réponse à la question de la justice sociale aux philosophes. Philosophiquement parlant, le programme tient la route. Donc économiquement et du point de vue des choix opérés, il n'est pas criticable, puisque toutes les critiques ont déjà été résolues par théorie philosophique dont le programme s'inspire.

Note : cette section mériterait d'être creusée et reformulée. L'angle d'approche du programme et du candidat par la philosophie est amusant.

Macron serait-il anarchiste ?

La question est rhétorique, mais pas tant que ça : creusons un peu le raisonnement de ce libéralisme égalitaire.

Dressons tout d'abord le parallèle avec l'anachisme : l'ultime objectif de celui-ci est d'obtenir l'équilibre entre la plus grande liberté et la plus grande égalité[2].

Macron et ses philosophes inspirants seraient donc anarchistes ? À l'évidence non, ils sont bien libéraux.

Leur liberté prime, et de loin, sur l'égalité. En effet, l'égalité qu'ils défendent est relative à la situation de départ des individus. Un pauvre restera pauvre, un riche restera riche. Ce libéralisme est donc bien inégalitaire. Éventuellement tend il à réduire les inégalités selon l'auteure, mais les points cités en [7] s'y opposent, de manière directe ou indirecte.

Cette expression libéralisme égalitaire est donc similaire à celles de démocratie représentative ou de développement durable :

  • la démocratie représentative n'est pas une démocratie. Du tout. Elle est même son anti-thèse, dans nos sociétés actuelles[3] ;

  • le développement étant le mot de langue de bois désignant le capitalisme[4], celui-ci ne peut pas être durable, par définition, puisque l'accroissement du capital est illimité, dans un monde aux ressources finies.

Ce libéralisme égalitaire est en fait un magnifique oxymore. Nous venons d'assister à la tentative de démonstration d'un nouveau mot de langue de bois.

Le libéralisme égalitaire est bien un libéralisme d'abord et surtout. En tant que libéralisme, il ne peut pas être égalitaire. Vouloir le rendre égalitaire, c'est impossible. Vouloir nous faire croire que c'est possible, c'est tenter de nous manipuler pour nous faire croire que Macron veut plus d'égalité.

Si le libéralisme était égalitaire, ça ne serait plus du libéralisme. Celui-ci implique les inégalités[5].

Donc non, Macron n'est pas anarchiste ;-)

En revanche, l'auteure, comme les deux prétendus philosophes cités en référence, maîtrisent bien les constructions de langue de bois, et la manipulation nécessaire à leur démonstration.

Conclusion

Cet article me semble taillé sur mesure pour rallier certains « intellectuels modestes ». Ceux que Lepage appelle les petits intellectuels de gauche. L'adjectif « petit » n'étant pas péjoratif, mais désignant plutôt des intellectuels cultivés non reconnus en tant qu'experts officiels (ceux-ci seraient dits « grands », par opposition).

Si l'on s'en réfère au documentaire Chomsky et compagnie[6], ces intellectuels, plus ou moins inscrits dans le système sans en avoir conscience, cultivés sur le plan historique, politique et philosophique, sont faciles à convaincre avec des arguments bien ciblés, car leur érudition, censée être un moyen de défense, est exploitée comme une faille, et auto-entraine le système.

L'auteure de l'article semble être la première convaincue par ce qu'elle avance, et ne semble même pas avoir conscience de l'oxymore qu'elle emploie. Visiblement, elle n'a même pas questionné le sens de l'expression libéralisme égalitaire. Cette absence de lucidité de la part d'une Maitresse de Conférences en Science Politique me préocupe. Ou je suis complètement con, ou bien il y a un problème plus large.

Nul doute que l'immense majorité concluera à la première proposition ;-)

[7] Voir Macron Président : Quel avenir pour la France ? Solution du désespoir, par Trouble Fait. C'est plus que génant qu'il ne cite qu'Asselineau sur la critique des régions, je n'adhère pas à son invitation à voter Le Pen, l'on peut discuter son analyse des points du programme de Macron, mais ce que je retiens, c'est que les points qu'il surligne dans ledit programme contredisent la thèse du libéralisme égalitaire chère à l'auteur de l'article auquel je répond.

[8] Ceci est corroboré dans le film documentaire Emmanuel Macron, la stratégie du météore de Pierre Hurel. Si vous ne pouvez pas le visionner, lisez-en une critique sur RTL, et visionnez un autre extrait, citant un de ses anciens patrons, euphémiste à couvert qui titube devant la caméra.

[6] Au sujet de la conscience de soi, de ses écrits, de ses prises de position, voir le documentaire Chomsky et compagnie réalisé par Olivier Azam et Daniel Mermet. Voir aussi David Pujadas, le journaliste, d'Usul.

[1] cf. le livre blanc « discrimination et pauvreté », par ATD Quart-Monde.

[2] cf. le documentaire Ni Dieu ni Maître, une histoire de l'anarchisme.

[7] Voir Macron Président : Quel avenir pour la France ? Solution du désespoir, par Trouble Fait. C'est plus que génant qu'il ne cite qu'Asselineau sur la critique des régions, je n'adhère pas à son invitation à voter Le Pen, l'on peut discuter son analyse des points du programme de Macron, mais ce que je retiens, c'est que les points qu'il surligne dans ledit programme contredisent la thèse du libéralisme égalitaire chère à l'auteur de l'article auquel je répond.

[3] cf. La France est un état de droit, pas une démocratie et Doxa 19 — la démocratie.

[4] cf. Le nouvel esprit du capitalisme, de Luc Boltanski, Ève Chiapello, à travers une des conférences gesticulées inculture(s) de Franck Lepage.

[5] cf. Libéralisme et lutte contre les inégalités sur Contrepoints. L'article en lui-même est auto-référençant, ce qui permet de justifier le libéralisme et les inégalités qu'il implique. L'auto-référencement est un paralogisme couramment utilisé par les idéologies pour s'auto-justifier. Par exemple, « la possession est légitime si elle respecte le critère d’acquisition : le premier à revendiquer la propriété d’un bien est habilité à le posséder » ; donc ceux qui possèdent déjà (par héritage, par oppression historique) revendiquent de fait ce qu'ielles possèdent déjà, et le tour et joué, l'inégalité est parfaitement légitime. Cet article mériterait un débunkage complet, mais ce n'est pas l'objet de notre présente critique.

[6] Au sujet de la conscience de soi, de ses écrits, de ses prises de position, voir le documentaire Chomsky et compagnie réalisé par Olivier Azam et Daniel Mermet. Voir aussi David Pujadas, le journaliste, d'Usul.